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La Tora face à la mort - n° 22

Vayakel: la violence du sacré  (34 min)

Joël Hanhart - Ophtalmologue

ORGANISATEUR
 
 

19 commentaires

@Alain (2) 11 mars 22:09, par JOEL HANHART

C’est moi qui suis d’autant plus désolé que sur le fond nous sommes bien d’accord.

Les intitulés ne sont pas de mon ressort. « Les titres, intertitres et documents, incrustations sont de la seule responsabilité d'Akadem et ne sauraient engager d'une quelconque manière la responsabilité des conférenciers ou des organisateurs de la manifestation. » (extrait de la charte AKADEM, telle qu’on peut la lire en cliquant sur « notre charte » en bas de la page d’accueil).
Loin de moi l’idée d’engager une polémique autour de la personne d’Emmanuel Levinas ou de ses écrits (je serais d’ailleurs très mal inspiré puisqu’à ce jour son corpus n’est pas accessible dans son intégralité).
Dans mon message précédent, j’insistais sur la dette que le judaïsme d’expression française a envers sa démarche. Démarche de retour aux Sources à considérer à partir de leur propre intelligence, sans se placer en surplomb (position dominante, dans tous les sens du terme, aux belles heures du franco-judaïsme et que Jacob Gordin a invité à dépasser). J’imagine que nous conviendrions tous deux que des énoncés comme « Levinas contre la Thora », « la Thora pour Levinas », « la Thora avec Levinas » sont forcément réducteurs et, dans l’élaboration d’une pensée critique, n’ont pas plus de pertinence que « Nietzsche avec Deleuze» ou « Mendelssohn contre la Thora».

Nous conviendrons également que la Thora est une Thora de ‘Hessed, que nous sommes appelés à être les disciples d’Aharon, à aimer les créatures et à les rapprocher de cette Thora. Je me permets d’évoquer ici une anecdote que m’a racontée mon Maître le rav Weingort. Au début des années trente, ou un peu avant, le rav ‘Haim Ozer Grodzinski se rendit en Europe occidentale et passa par Montreux, où étudiait alors, à la yechiva tout juste fondée par le rav Botschko, Zekharia Zoltan Berkovitz (qui allait plus tard devenir le ‘Hazan de Lausanne). Ce dernier raccompagna le dirigeant du judaïsme à la gare et, sur le quai, juste avant de le quitter, lui posa une question qui le taraudait : « Beaucoup d’opinions sont émises au nom du judaïsme. Comment faire la part des choses ? » Qu’est-ce qui relève de la Thora, qu’est-ce qui n’est qu’idéologie ?
Le rav Grodzinski lui répondit : « Sache que " ses voies sont des voies agréables et tous ses sentiers sont paix " [Proverbes 3, 17] ; si tu entends une opinion proférée au nom de la Thora qui n’est pas dans la paix, alors cette chose n’appartient pas à ses sentiers ».

Voilà pour le fond. Et confidence pour confidence, face à la voix du rav Grodzinski qui résonne jusqu’à nous, à celle de Hillel qui se déploie à partir du Beth Hamidrash, ce que ce sont dit Cassirer et Heidegger, à la même époque et dans la même contrée, n’a finalement aucune importance.
Quant à BHL, si je me suis permis de m’y référer aussi longuement, c’est tout d’abord que le format de ces réactions ne permet pas la mise en note de bas de page et surtout qu’en posant avec outrecuidance « Levinas, donc le Gaon de Vilna », il nous prouve pas l’absurde, lui qui ne saurait décrypter dans le texte ne serait-ce qu’une glose du Gaon, à quels points sont dangereux les raccourcis que je mentionne en fin de mon exposé. La chose ne prêterait qu’à sourire si, par delà de la captation du nom Levinas, ceux qui, il n’y a pas si longtemps, se faisaient appeler « les nouveaux philosophes » ne s’étaient mis en tête de nous expliquer ce qu’est le judaïsme, ce qu’est la Thora, conduisant le judaïsme français à une bien triste régression : il suffit de se replonger dans le discours d’un James Darmesteter ou des frères Reinach pour comprendre que les discours péremptoires sur le judaïsme sont la marque d’une très crasse ignorance de ses contenus réels.

D’où l’impérieuse nécessité, à mon humble mais ferme avis, de se mettre avec Levinas en position d’écoute. D’écouter, attentivement, la Parole qui continue à se déployer en Israël, par la bouche de ses Sages. Ce sera là l’objet de ma prochaine intervention (parachat Emor) et je me réjouis d’ores-et-déjà, si D’ veut, d’échanger alors avec l’auditeur attentif que vous êtes.

Respectueusement,
Yoël.

@Jôel Hanhart 09 mars 10:49, par Alain

Désolé si il peut y avoir malentendu. Je peux comprendre la métaphore du "point de fuite" utilisée par David Banon
comme métaphore picturale, reste que le titre provocateur que vous utilisez ¨ La "Tora contre Lévinas" donne une connotation très péjorative à cette citation.
Je voulais surtout insister sur le fait que ce titre "Lévinas contre la Tora" n'éclaircit pas votre propos et est forcément source de polémiques et je maintiens " Lévinas pour la Tora ".
Je n'ai pas compris pourquoi dans votre réponse vous parlez de BHL ce qui n'a rien à voir avec mon commentaire.
Cordialement.

Levinas, la fille du Cohen et la première pierre 08 mars 08:13, par JOEL HANHART

Merci ! Les interventions plurielles des internautes sont bien davantage qu’une sorte d’apostille à un cours ex cathedra.
Alimentant la réflexion, elles nous permettent de prolonger cette étude. C’est ensemble que nous pourrons dépasser le long monologue qui lui tient lieu de cadre formel et l’ouvrir à un échange vivant, nous éloignant de la joute oratoire en soliloque au sens où cela a pu lui être reproché (soliloque dont Barthes disait d’ailleurs, dans un entretien au Nouvel Observateur daté du 10 janvier 1977, qu’il pouvait être « amoureux », « sorte de théâtre » où se mène « un jeu subtil entre la parole et l’écoute »).

@Morgenstern 08 mars 08:12, par JOEL HANHART

Pour répondre clairement à votre question, c’est au tribunal terrestre qu’il appartient d’appliquer la punition réservée au profanateur du septième jour.
Pour ne pas trop alourdir cette mise au point, je vous épargne les références halakhiques, facilement trouvables (comme pour les éléments auxquels je vais instamment me référer), et vous renvoie à l’épisode mentionné du cueilleur de bois, au 15e chapitre des Nombres. La lecture des commentateurs classiques sur place suffira probablement à vous convaincre que la mise à mort qu’entraîne la profanation du Chabbat heurte de plein fouet la sacralité de la vie en tant que telle.
Il existe évidemment d’autres cas de figure qui nous renvoient au même constat : la préservation de la vie pure n’est pas un absolu. On peut penser pêle-mêle au cas de celui qui menacerait non la vie d’autrui mais son intégrité sexuelle, à tous les cas où un tribunal humain est censé mettre à mort, aux situations où se laisser tuer doit être préférable à la transgression, à la ville idolâtre, au fils rebelle, à l’incitateur, au sage déviant. Si, comme souligné, l’exécution n’est pas forcément effective, il n’en demeure pas moins que la Thora nous expose un système de valeurs dans lequel la vie pure n’occupe pas constamment la position suprême.
Agamben a bien cerné la facilité avec laquelle la sacralité de la vie s’est insinuée dans un certain discours qui se dit « religieux ». « De ce " fait scientifique " si général que la science a renoncé à le définir [la notion courante de vie], l’Église a fait le dernier réceptacle du sacré et la bioéthique le terme clé de son impuissant sottisier. » (Giorgio Agamben, Homo Sacer, L’Usage des corps, prologue, 2015).
Pour en revenir spécifiquement à ce qui tient lieu de discours officiel du judaïsme institutionnel français, il faut rappeler que le terme de kedoushat ha’haïm n’est apparu, en tant qu’argument halakhique, qu’au 20e siècle, dans la bouche du rav Yits’hak Nissenboim Hyd, dans le ghetto de Varsovie, contexte très particulier, quelles que puissent être les divagations d’Agamben.

@Alain 08 mars 08:11, par JOEL HANHART

Lorsque je parle de « point de fuite éthique », je file une métaphore picturale, empruntant ce terme à David Banon qui, à plusieurs reprises, caractérise de la sorte la démarche de Lévinas lecteur du Midrash.

Il faudrait être bien naïf pour ne pas le percevoir comme il est difficile de concilier l’œuvre philosophique et la lecture talmudique. Le droit talmudique n’est pas conditionné par les phrases par ailleurs magnifiques que l’on peut lire dans Totalité et Infini. Tout est dans ce « par ailleurs » dont peuvent très bien relever Husserl et Heidegger, sans engager pour le moins du monde, lehavdil, Abayé et Rava. Cela n’enlève rien à la reconnaissance que l’on peut avoir envers Lévinas, l’enseignant qui voulait témoigner d’un « judaïsme reçu à partir d'une tradition vivante et alimentée par la réflexion sur des textes sévères plus vivants que la vie ». Lévinas, qui se disait très modestement « talmudiste du dimanche », (renvoyant au grotesque de leur posture ceux qui aujourd’hui se proclament « talmudistes » sur la place publique), aura su transmettre la soif de découvrir une Parole. Laisser Rachi nous parler, ne pas neutraliser son propos par une pseudoscience frelatée, dans laquelle s’était formée et légitimée la figure de l’intellectuel juif. A en juger par les contenus d’Akadem, le judaïsme français est encore en train de s’en dépatouiller, que cette science se soit parée des attraits de l’historicisme, de l’existentialisme ou de la psychanalyse toute puissante.

Cette reconnaissance ne nous oblige pas pour autant à tenir Lévinas pour un Tana en admettant qu’en calquant ses propos sur ceux de Rabbi Akiva et de Ben ‘Azay, il puisse réduire le judaïsme aux horizons de sa philosophie. « Toute la Thora, dans ses minutieuses descriptions, se ramasse dans le " Tu ne tueras point " que signifie le visage de l'autre et y attend sa proclamation ». (« Pensée et sainteté », A l'heure des nations, p. 128).
Pour Lévinas, « les versets bibliques n'ont pas ici pour fonction de faire preuve ; mais ils témoignent d'une tradition et d'une expérience. N'ont-ils pas droit à la citation au moins égal à celui dont bénéficient Hölderlin et Trakl ? » (Humanisme de l'Autre Homme, p. 96). Pendant qu’à Fribourg et à Heidelberg, on se fascinait pour la phénoménologie, l’étude de la Thora ne s’interrompait pas. Les versets continuaient à parler aux Juifs bien plus que les plus grands poètes aux Allemands. Le monde de l’étude n’a pas attendu les Colloques des Intellectuels juifs pour se confronter à la difficile liberté, à l’au-delà du verset.
La grosse ficelle historiographique qui vise, via le très opportun monsieur Chouchani, à faire croire que la pensée de Lévinas sur le judaïsme est directement branchée sur celle issue du monde des yechivot lithuaniennes, que la première est la fille légitime de la seconde n’abusera que ceux qui, surfant sur l’appréciation du monde universitaire à l’égard du philosophe, ont voulu voir en ses écrits juifs le fin mot du judaïsme et fait de Levinas, qui certainement s’en serait bien passé, leur fonds de commerce. Quant aux autres, ils continueront à grandement les apprécier, ces écrits, sans perdre leur sens critique et donc sans se refuser à constater que, parfois, ils ne rendent pas pleinement compte de la Halakha.

Pendant ce temps, alors que le spectacle continue, c’est par estime pour Levinas que l’on déplorera l’usage qui est fait de sa figure. Florilège, plus amusant qu’agaçant. « Sous l’effet de rupture de Levinas, héritier de Franz Rosenzweig, l’auteur de L’Étoile de la Rédemption (1921), du Gaon de Vilna (1720-1797), de son disciple kabbaliste Rabbi Haïm de Volozine (1759-1821), auteur de L’Âme de la vie, et, plus encore en amont, du Maharal de Prague, auxquels BHL ne cesse de rendre hommage dans ses études lévinasiennes, le judaïsme s’est fait philosophie à part entière ; il s’est désormais fait socle d’un universalisme pour les temps à venir. » « BHL […] s’est fait, dans la lumière de Lévinas et des maîtres anciens, homme et penseur juif. Torah et Talmud y sont pour moins. Un judaïsme philosophique, bien plus que religieux. BHL s’est toujours revendiqué athée ou plutôt athéologique. » « Peut-on dire que Lévy [BHL], dans la lignée de Haïm de Volozine, est de ceux qui se battent non pas pour des lendemains qui chantent mais pour que le monde […] ne se défasse pas sous les effets, éternellement, du Mal et de la folie des hommes toujours recommencée ? » « Lévy [BHL] cite le nom du Gaon de Vilna […] comme l’une des sources de son judaïsme philosophique. A l’égal du Maharal de Prague, de Haïm de Volozine (disciple lui-même du Gaon), de Rosenzweig, de Gershom Scholem, d’Emmanuel Levinas, Lévy fit de cet immense talmudiste l’un des intercesseurs en majesté de son être-juif ». No comment !

Et si, laissant aux universitaires leur os philosophique et aux comiques leurs effets, on se remettait, avec le Lévinas du shabbat matin à l’ENIO, à lire Rachi dans le texte ? En hébreu….

 

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